Le problème avec la gamification classique
Quand on entend « gamification », on pense Duolingo : streaks, XP, leaderboards, badges colorés à collectionner. Cette grammaire-là a deux défauts qui la rendent toxique pour la science.
D’abord, elle classe. Un leaderboard suppose qu’il existe une métrique unique sur laquelle on peut ordonner les contributeurs. En science, ça n’existe pas. Le chercheur qui pose une hypothèse audacieuse, celui qui la falsifie proprement, celui qui curate les liens cassés dans la base de données — leurs trois contributions n’ont pas le même type, encore moins la même valeur sur une échelle commune.
Ensuite, elle distrait. Le streak Duolingo vous fait revenir quotidiennement non pas parce que vous voulez apprendre l’espagnol, mais parce que vous craignez de perdre votre série. C’est un détournement du circuit dopaminergique — efficace à court terme, néfaste pour la qualité de la motivation à long terme. La science a besoin de motivation intrinsèque, pas de boucles de skinnerianisation.
Bactaegion essaie de trouver une troisième voie : reconnaître sans classer, attribuer sans hiérarchiser.
Open Badges 3.0 — la pièce technique
Le standard W3C Verifiable Credentials, dans sa version Open Badges 3.0 (IMS Global, 2023), fournit la primitive : un badge est une attestation cryptographiquement vérifiable, émise par un émetteur identifié, sur un sujet identifié, avec une description de ce qui est attesté.
Trois propriétés en font un outil unique pour notre contexte :
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Soulbound : le badge est lié à l’identité du destinataire et ne peut être ni transféré ni vendu. Il n’a pas de valeur marchande. C’est une attestation, pas un actif.
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Vérifiable hors ligne : la signature cryptographique de l’émetteur peut être vérifiée par n’importe qui, sans dépendre d’une plateforme centrale. Si Bactaegion disparaît demain, vos badges restent vérifiables par tout possesseur de la clé publique.
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Pontable vers ORCID, ResearchGate, sites perso. Open Badges 3.0 expose un format JSON-LD que les profils académiques peuvent afficher. Un badge Annotateur Schlafen peut figurer sur votre page ORCID au même titre qu’une publication.
Bactaegion émet des badges pour des gestes documentés : avoir annoté 50 séquences, avoir corrigé 20 alignements basse confiance, avoir posé une piste qui a passé 5 verdicts de pairs avec verdict approuvé, avoir soumis 10 corrections wiki acceptées. C’est descriptif. Pas un rang. Pas un score agrégé. Une description factuelle de ce que vous avez fait.
DID — l’identité que vous contrôlez
Pour qu’un badge attribué à vous reste lié à vous, il faut un identifiant qui ne dépende pas d’un compte centralisé. La spec W3C Decentralized Identifiers (DID) offre cela : un identifiant cryptographique généré sur votre appareil, jamais transmis dans son intégralité, dont vous prouvez la possession par signature.
L’implémentation Bactaegion utilise WebAuthn comme source de la clé : la même primitive que celle qui sécurise vos connexions biométriques sur Google ou Apple. Votre clé privée reste dans le secure enclave de votre appareil, jamais exportée. Pour signer une piste ou recevoir un badge, vous touchez votre lecteur d’empreinte ou votre Touch ID — comme pour vous connecter à votre banque.
C’est techniquement plus rigoureux que la plupart des plateformes scientifiques (qui demandent un mot de passe + envoient un cookie de session). Et philosophiquement, c’est exactement le contraire d’un compte centralisé : vous êtes votre propre serveur d’identité.
Le piège évité : les NFT et la pseudo-décentralisation
Il faut être direct sur ce qu’on ne fait pas. Aucun token, aucune blockchain, aucun NFT. Les badges Open Badges 3.0 sont des objets JSON signés, pas des actifs sur un registre distribué. Le DID est stocké sur votre appareil, pas sur Ethereum.
La raison est doctrinale. Bactaegion est un projet TAZ : on minimise les dépendances externes. Une blockchain est une dépendance externe massive, coûteuse en énergie, et — surtout — elle introduit une métrique économique là où on cherche précisément à l’éviter. Si vos badges ont un prix de marché, alors mécaniquement, les contributeurs les plus visibles deviennent les plus « cotés ». On reconstruit exactement le classement qu’on cherchait à abolir.
Open Badges 3.0 + DID + WebAuthn donne toutes les propriétés de vérification et de portabilité qu’on attend, sans l’économie spéculative. C’est délibéré.
Le travail des gnomes
Le rapport engagement Gemini insistait sur un point souvent négligé : dans Wikipedia comme dans n’importe quel commons numérique vivant, le gros du travail est invisible. Corriger les liens cassés, harmoniser les conventions de nommage, surveiller les modifications suspectes : c’est ce que la sociologie de Wikipedia appelle le travail des gnomes.
Les gnomes sont structurellement désavantagés par toutes les métriques narratives. Ils ne posent pas de pistes audacieuses. Ils ne publient pas de chapitres. Ils ne reçoivent pas d’éloges. Et pourtant, sans eux, le commons se dégrade silencieusement jusqu’à devenir inutilisable.
Bactaegion attribue donc explicitement des badges Gnome — Gnome des accessions (a corrigé X erreurs UniProt), Gnome de la cohérence (a harmonisé Y conventions terminologiques), Gnome de la veille (a signalé Z anomalies dans les annotations). Et la documentation de gouvernance précise que ces contributions comptent autant que les contributions narratives dans toute décision collective sur le projet.
C’est une décision politique inscrite dans la grammaire technique du système d’attribution. Pas un slogan dans un README.
Pour aller plus loin
- Atelier Curation — exercer le travail des gnomes dès maintenant, sur n’importe quelle fiche famille
- Gouvernance — comment les décisions sont prises
- Chapitre 1 : Course aux armements — pour le cadre général